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Après la fin

Bagages juste avant le départ

Bangkok, 15h25, près de Rambuttri Road. Je suis en transit. Ce soir, à 20h30, je prends le train pour Ubon. Puis, je partirai pour le Laos, pour des vacances bien méritées.

Tout s'est passé si vite. Je suis parti de ComPeung sans regarder derrière, un peu comme si j'allais simplement faire des courses en ville. Puis, l'embarquement, les adieux à Kate et à Sidi Phong, la longue attente, le train qui décolle finalement, la route continue, les vibrations des rails traversant mon corps étendu sur la couchette, le sourire aux yeux, la bouche entrouverte.

Suis-je vraiment mûr pour écrire un post mortem? Je ne le crois pas, je pense qu'il me faut plus de recul... encore dans le train, en nettoyant le code source envoyé juste avant mon départ sur le microcontrolleur de la Première Absence (nom de code "condom"), j'ai trouvé une erreur, un oubli, un détail, mais les détails sont importants quand il s'agit d'art. J'ai donc programmé une autre puce. Je la remettrai à Gaabor et le mettrai en charge de l'installer avec le plus grand soin.

Je ne suis pas dans un café à Bangkok, je suis toujours à Doi Saket, attendant avec fébrilité le coucher du soleil, surveillant avec une impatience maladive le scintillement de la LED indicatrice, témoin silencieux des gargouillements mathématiques provenant des entrailles de la bête.

En même temps, je me sens sur le point de laisser aller. Je n'ai pas vraiment le choix de toute façon. Donc, peut-être est-ce le meilleur moment, avant de laisser tomber complètement les bras, de taper quelques mots dans ce journal de bord.

Premièrement, disons-le, je suis énormément satisfait et - oui, absolument, disons-le - fier de ma résidence à ComPeung. J'ai réalisé deux projets du début à la fin, de mes blanches mains. Je me suis confronté pour la première fois aux réalités de l'intervention électronique dans un milieu naturel. Les deux oeuvres sont fonctionnelles, techniquement parlant, ce qui est primordial. Mais surtout, au-delà de cet aspect, elles expriment chacune à leur manière des interrogations importantes liées au projet, telles que la solitude et l'opposition technologie-nature.

Mais ce qui ressort le plus de cette résidence, pour moi, est le processus de création qui a permi de révéler des dimensions auxquelles je n'avais pas songé.

Premièrement, la dimension performative du projet Absences, incarnée par la nécessité d'une confrontation directe avec des processus naturels, tels que le cycle diurne, la température, le soleil, la pluie, ou encore la distance et la difficulté d'accès des sites d'installation dans le cas de la Seconde Absence (nom de code "Narcisse"). Je ne me souviens plus du nombre de fois où je me suis retrouvé dans l'herbe, mon ordinateur portable sur les genoux, corrigeant un bogue à la nuit tombante tandis que des moustiques me picoraient le cou. Le défi est au moins aussi physique que technique.

En second lieu, l'importance de raconter. À mon avis, documentation vidéo de la Première Absence apporte au projet une incarnation "publique", par opposition à l'oeuvre elle-même qui n'existe que dans un lieu "privé" de par son inaccessibilité. J'ai commencé à réfléchir à la présentation du projet et je crois maintenant qu'une exposition en galerie de vidéos et de photos ajouterait à l'oeuvre. En jetant les lignes directrices d'Absences, je savais que l'une des choses qui m'intéressait était l'idée que ces objets existaient (ou avaient existé) quelque part dans la nature. Pour prendre un exemple grossier, bien que peu de gens aient vu de vrais ours polaires, ces animaux font néanmoins partie de l'imaginaire social. La destruction de leur habitat, constatée uniquement par des scientifiques et les communautés locales, a été racontée par différents moyens (reportages, articles, actions, etc) et a fini par habiter les esprits de nombreux spectateurs, entraînant des changements culturels importants. On peut appliquer un raisonnement similaire à d'autres espèces animales et végétales, telles que les bébé phoques, les ornithorynques et la forêt amazonienne.

Ces premières interventions m'ont permis de constater et d'apprécier directement des phénomènes fondamentaux. La notion de cycle est particulièrement importante. Les deux interventions sont actionnées par l'énergie solaire et leur comportement est régulé par le cycle diurne. Cette idée est très forte dans la Première Absence. J'ai moi-même dû m'adapter à ce cycle, la nature m'a imposé son rythme. Il y a une qualité répétitive dans le cycle, bien entendu. Dans la Seconde Absence, elle s'exprime doublement par l'activation nocturne de l'objet mais aussi par son comportement lui-même, auto-référent, en boucle. Dans la Première Absence, elle s'exprime également par la nécessité de la maintenance: les fragiles condoms fondent et craquent au soleil et doivent être changés régulièrement. Ainsi, le soleil est autant la source de vie et de mort de l'objet.

En dernier lieu, je constate bien sûr la difficulté générale de l'intervention en nature. Les formes prises par celle-ci ont souvent pris des millions, voir des milliards d'années à se stabiliser et à s'adapter à travers d'incroyables processus d'optimisation. Ainsi, j'ai développé la première version du programme de la Première Absence en m'aidant de simulations, mais tout a été à refaire lorsque je suis sorti hors de mon studio, car la réalité des conditions extérieure était complètement différente des conditions expérimentales. Il manque donc à ces objets cette capacité d'adaptation qui leur permettrait de trouver eux-même leur équilibre, pour s'adapter.

Auto-régulation, reproduction, capacité d'interrelation, voici quelques uns des idées qui me trottent dans la tête tandis que je regarde passer les touristes de Khao San, si blancs, si beaux.

Bangkok, 15h25, près de Rambuttri Road. Je suis en transit. Ce soir, à 20h30, je prends le train pour Ubon. Puis, je partirai pour le Laos, pour des vacances bien méritées.Tout s'est passé si vite. Je suis parti de ComPeung sans regarder derrière, un peu comme si j'allais simplement faire des courses en ville. Puis, l'embarquement, les adieux à Kate et à Sidi Phong, la longue attente, le train qui décolle finalement, la route continue, les vibrations des rails traversant mon corps étendu sur la couchette, le sourire aux yeux, la bouche entrouverte.

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